Le domogéniste

Franck TURPIN

Né avec une brique dans le ventre, comme on dit ici.

J'ai commencé sur les vieilles usines textiles de la Métropole Lilloise, à une époque où on les réhabilitait plutôt qu'on ne les démolissait. J'y ai eu un mentor, et je lui dois deux choses. La première, qu'un bâtiment livre en permanence des indices sur son état à qui prend la peine de les lire, et qu'il n'y a pas de petit détail. La seconde, que la tenue financière et administrative d'un dossier compte autant que le bâtiment lui-même, et qu'une opération se perd aussi souvent sur un document mal ficelé que sur une maçonnerie mal comprise. Trente ans plus tard, ces deux leçons sont toujours au cœur de ce que je fais.

Puis la guerre du Golfe est passée, et avec elle une grande part des promoteurs et des marchands de biens.

J'ai alors basculé de l'autre côté, celui de la transaction, comme négociateur. En 2000 j'ai monté une entreprise de bâtiment tous corps d'état, sans cesser pour autant de conseiller les investisseurs sur la qualité de ce qu'ils achetaient. En 2012 j'ai construit des maisons écologiques, à un moment où le mot ne voulait pas encore dire grand-chose. En 2017 je suis revenu à l'immobilier, et en 2021 j'ai créé Urbanicia.

Rien de tout cela n'a remplacé ce qui précédait. Ces activités se sont additionnées et la plupart existent toujours. C'est là qu'est la particularité de ce parcours. J'ai occupé simultanément, et pendant des années, les trois positions qui d'ordinaire ne se parlent pas. Celui qui vend le bien, celui qui exécute les travaux, celui qui accompagne l'acquéreur. Aucune des trois ne regarde le bâtiment de la même façon, et aucune des trois ne dit à l'autre ce qu'elle sait. Je les ai tenues toutes les trois, et c'est de cette place que la domogénie a pu naître.

Elle a pris forme dans un moment particulier. Une maladie grave m'a immobilisé trois années. Trois années à mettre en ordre ce que trente ans de terrain m'avaient appris sans jamais me laisser le temps de l'écrire. Le vocabulaire, les indicateurs, la façon de traduire une qualité de bâti en valeur réelle, tout cela s'est construit là.

En 2026, la discipline sort de mes carnets. Elle a son nom, son cadre, ses outils et ce site.

Je ne suis ni maître d'œuvre, ni assistant à maîtrise d'ouvrage, ni entrepreneur. Je suis domogéniste. Je lis un bâtiment, je dis ce qu'il vaut réellement et ce qu'il coûtera, et je laisse à ceux dont c'est le métier le soin de décider du comment.