Le deuxième Génie pour un logement qui suit une vie
Le Génie ÉVOLUTIF, tenir dans le temps
Un logement se juge toujours sur ce qu'il est le jour de la visite. Rarement sur ce qu'il permettra dans dix ans. Pourtant c'est là que se joue l'essentiel : un bien qu'on ne peut pas faire évoluer se quitte, et un déménagement coûte plus cher que la plupart des travaux qu'on aurait pu y faire.
Le Génie ÉVOLUTIF regarde cette capacité à suivre. Pas les projets qu'on a en tête, ceux qu'on n'a pas encore. L'enfant qui arrive, le parent qu'on accueille, le travail qui rentre à la maison, la mobilité qui se réduit. Aucun de ces événements ne se prévoit à la signature, tous se heurtent au même mur si le bâtiment ne les autorise pas.
Six choses s'y observent. Ce que la structure permet d'ouvrir, ce que le plan permet de redistribuer, ce que les réseaux permettent d'ajouter, ce que le logement permettra quand on vieillira, le volume disponible qu'on n'utilise pas encore, et ce que le droit du sol autorise au-delà.
Un logement qui ne peut pas changer oblige ses habitants à changer de logement.
Ce que les murs autorisent
Tout projet d'aménagement finit par se heurter à la même question : ce mur, peut-on l'ouvrir. La réponse ne dépend ni de son épaisseur apparente ni de ce qu'en dit le vendeur, mais du chemin que les charges empruntent pour descendre jusqu'au sol.
Dans le bâti de la Métropole Lilloise, ce chemin varie du tout au tout selon l'époque. Une maison de rangée du début du siècle porte ses planchers sur les deux murs mitoyens et laisse une grande liberté à l'intérieur. Une bourgeoise d'avant 1914 travaille avec des refends porteurs et des portées longues, où le mur qu'on voudrait abattre est souvent celui qui tient tout. Un pavillon des années soixante-dix superpose des murs de refend en agglos sur une dalle, et ce qui semble une cloison légère peut reprendre une descente de charge.
Ce qu'on observe : le sens de portée des planchers, la position des refends d'un niveau à l'autre, la nature réelle des cloisons sous leur enduit, l'existence de linteaux déjà en place, l'état des appuis et la présence de reprises antérieures mal faites. Une trémie d'escalier déplacée sans reprise, une poutre posée sur un mur qui n'était pas prévu pour, ça se voit et ça pèse lourd sur la suite.
Ce que ça change : un projet d'ouverture qui passe d'une intervention simple à une reprise en sous-œuvre, avec bureau d'études et coût sans commune mesure. Ou l'inverse, une maison qu'on croyait figée et qui se transforme facilement parce que la structure le permettait depuis toujours.

Ce qui se déplace, et ce qui ne bouge pas

Un plan se lit d'abord par ses points fixes. Les descentes d'eaux usées, la position de la cage d'escalier, les conduits de fumée, l'emplacement du compteur et du tableau, la trémie de plancher. Tout le reste peut bouger, ces éléments-là beaucoup moins, et ce sont eux qui décident de ce que le logement deviendra.
Déplacer une salle d'eau à l'autre bout d'un étage suppose une pente d'évacuation qu'on n'a pas toujours. Transformer un séjour traversant en deux pièces suppose une seconde source de lumière qui n'existe peut-être pas. Créer une chambre supplémentaire dans un volume déjà bâti suppose une circulation qui ne traverse pas une autre chambre, contrainte que beaucoup de plans anciens ignorent.
Ce qu'on observe : la position des points d'eau existants et les pentes disponibles, la façon dont les circulations desservent les pièces, le nombre de pièces réellement indépendantes, la présence ou non d'un dégagement, la hauteur sous plafond et sous poutre, la place que prend l'escalier par rapport à ce qu'il dessert. Une courée de sept mètres de long ne se redistribue pas comme une bourgeoise à double travée.
Ce que ça change : un plan qui se réorganise à peu de frais, ou une maison qu'il faut vider entièrement pour gagner une chambre. Et, au quotidien, des pièces en enfilade qu'on traverse pour aller dormir, ou un séjour qu'on ne peut pas fermer quand quelqu'un travaille à la maison.
Des réseaux dimensionnés pour quel usage
Une installation peut être en bon état et parfaitement inadaptée à ce qu'on va lui demander. C'est une nuance que le diagnostic réglementaire ne fait pas : il regarde la sécurité de l'existant, pas la marge disponible.
Un tableau électrique plein, sans emplacement libre, interdit tout ajout de circuit sans le remplacer. Une arrivée d'eau en petit diamètre limite le nombre de points d'eau simultanés. Une chaudière dimensionnée pour la surface actuelle ne suivra pas si on aménage les combles. Des gaines noyées dans la dalle sans fourreau condamnent toute reprise sans saignée.
Ce qu'on observe : la puissance souscrite et celle réellement disponible, le nombre de départs libres au tableau, la présence de fourreaux et d'attentes en réserve, le diamètre et le tracé des alimentations, l'accessibilité des passages techniques, la place disponible autour des équipements pour les remplacer un jour. Une construction d'après 2000 est souvent mieux dotée en réserves qu'un pavillon des années quatre-vingt rénové par morceaux.
Ce que ça change : un aménagement de combles qui reste dans l'épure, ou le même projet qui déclenche une reprise complète de la distribution parce que rien n'avait été anticipé. Et un surcoût qui n'apparaît qu'au moment où le projet est déjà lancé.
Vieillir là sans avoir à partir
C'est le sujet dont personne ne parle en visite et qui décide pourtant de la fin de l'histoire. On quitte rarement sa maison par choix. On la quitte parce qu'un escalier devient infranchissable, parce qu'une baignoire n'est plus accessible, parce qu'une marche à l'entrée fait tomber.
L'adaptation ne consiste pas à installer des équipements médicaux dans une maison ordinaire. Elle consiste à vérifier, avant d'acheter, si le bâtiment autorise ces transformations le jour où elles deviendront nécessaires. Une largeur de passage se corrige, un niveau de plancher beaucoup moins. Une pièce d'eau se refait, la place pour la créer au rez-de-chaussée existe ou n'existe pas.
Ce qu'on observe : la présence ou non d'une pièce et d'un point d'eau au niveau d'entrée, les ruptures de niveau et leur ampleur, la largeur des portes et des dégagements, la géométrie de l'escalier et la place disponible pour le doubler un jour, les seuils extérieurs et la pente d'accès depuis la rue, l'existence d'un stationnement à proximité immédiate. Une courée avec ses trois marches de seuil et son escalier tournant à quartier ne se prête pas aux mêmes adaptations qu'une maison de plain-pied.
Ce que ça change : la différence entre une maison qu'on adapte progressivement, sans la quitter, et une maison qu'on est contraint de vendre au plus mauvais moment, pour aller vers un logement choisi dans l'urgence.
Dis-moi si tu veux que je reprenne les passages précédents dans le même esprit, notamment celui du Génie VITAL où j'ai mis « un bien peut être conforme et invivable ». « Un logement peut être conforme et invivable » était probablement meilleur.

Les mètres carrés qu'on a déjà payés
Beaucoup de logements contiennent une réserve de surface que personne ne compte. Un comble non aménagé, un garage intégré devenu inutile, une cave à hauteur suffisante, une véranda mal isolée, une dépendance de fond de cour. Cette surface est déjà dans le prix d'achat. La rendre habitable coûte toujours moins cher que d'acheter la même surface ailleurs.
Encore faut-il qu'elle soit mobilisable. Un comble à faible pente n'offrira jamais la hauteur requise. Un plancher de comble conçu pour supporter des cartons ne portera pas une chambre. Un garage transformé sans réflexion supprime un stationnement qui valait, à la revente, davantage que la pièce gagnée.
Ce qu'on observe : la hauteur disponible sous faîtage et la pente réelle, la nature de la charpente et ce qu'elle encombre, la portée et la section des solives, l'accès existant ou à créer, la possibilité d'apporter de la lumière naturelle, et ce que la surface transformée retire à l'usage actuel. Un pavillon des années 60 à 75 avec charpente traditionnelle et comble perdu généreux n'a pas le même potentiel qu'une construction récente à fermettes industrielles.
Ce que ça change : trente mètres carrés gagnés dans une enveloppe déjà achetée, ou un projet abandonné après étude parce que la charpente interdisait tout. Et, dans les deux cas, une information qu'il vaut mieux avoir avant de signer qu'après.
Ce que le terrain autorise en plus
Le bâtiment n'est pas seul à décider. Le terrain, le règlement d'urbanisme et le voisinage fixent une limite que rien ne déplace, et qui vaut souvent plus que toutes les possibilités techniques réunies.
Sur la Métropole Lilloise, le PLU3 encadre l'emprise au sol, les hauteurs, les implantations par rapport aux limites séparatives, l'aspect des façades et le traitement des abords. Un secteur patrimonial ajoute ses propres contraintes. Une servitude de vue, un mur mitoyen, une cour commune, une copropriété horizontale non purgée pèsent tout autant, sans figurer nulle part dans une annonce.
Ce qu'on observe : le zonage applicable et ses règles, l'emprise déjà consommée par rapport à celle autorisée, la position des limites et les prospects, l'existence de servitudes publiées, la nature juridique des espaces communs, et la cohérence entre ce qui est bâti et ce qui a été autorisé. Une extension réalisée sans déclaration reste une irrégularité qui se transmet avec le bien.
Ce que ça change : un projet d'extension qui passe, ou qui ne passera jamais quels que soient les moyens engagés. Et parfois la découverte, après achat, qu'une partie de l'existant n'aurait pas dû être construite.
Ce que l'ÉVOLUTIF ne dit pas
L'ÉVOLUTIF regarde la durée. Il ne dit pas si le logement est habitable aujourd'hui, ni s'il peut s'améliorer.
Un bien peut offrir toutes les marges de transformation imaginables et rester invivable dès l'entrée : air chargé, murs humides, parois froides, réseaux dangereux. Ces questions relèvent du Génie VITAL, et elles se posent avant toutes les autres. Personne n'aménage des combles dans une maison où l'on ne peut pas dormir.
Il ne dit rien non plus de la marge de progrès réelle du bâti. La correction thermique que le calcul conventionnel ne voit pas, les matériaux qui améliorent le bâti et l'habitant ensemble, et les approches qui travaillent la relation entre le lieu et celui qui l'occupe, géobiologie et feng shui, relèvent du Génie RÉGÉNÉRATIF. Elles tiennent au vécu de l'habitant, et à ce titre elles ne se notent pas.
Les trois sont indissociables. Un bien excellent sur un seul Génie ne tient pas.
La domogénie, que l'on écrit aussi domogenie sans accent, est une discipline de la qualité de l'habitat créée par Franck Turpin.
